JackP
- Ville : Bruxelles
- Membre depuis le 10/03/2010
- Nombre de critiques : 2
- 1
Publié le 15 mars 2010
La Rafle
Rosalyne Bosch reconstitue, pour la première fois au cinéma, une des pages les plus noires de l’histoire de France. 13.152 Juifs (retenez ce chiffre), arrêtés en pleine nuit et en plein Paris, par la police française pendant la nuit du 16 juillet 1942 (retenez cette date). Une impitoyable razzia plus connue sous le nom de « Rafle du Vel’ d’Hiv’ ».
C’est en effet dans ce vélodrome, détruit en 1959, qu’ont été parqués pendant 3 jours, sous les ordres du Président Pétain, de son ministre Laval et de celui qui restera l’ami de François Mitterand, René Bousquet, eux-mêmes aux ordres de la Gestapo d’Hitler, celles et ceux qui allaient être déportés et exterminés pour la seule raison qu’ils étaient Juifs. Parmi eux un tiers d’enfants, parce qu’à la question qu’on lui posait, Laval écrivit de sa propre main: « Les enfants aussi ».
Rosalyne Bosch, comme Beate Klarsfeld, ni juive ni tout à fait française, incitée par son mari, le producteur du film Ilan Goldman, à honorer la mémoire de ces victimes innocentes , s’est fait un devoir de rappeler au monde qu’il y eut des Français pour être complices de ce carnage et, heureusement, d’autres Français pour aider près de 10.000 Juifs à y échapper. Peut-être intimidée par l’ampleur de la tâche, elle a choisi d’illustrer ce sinistre épisode de la Shoah, aussi fidèlement que possible. En nous faisant accompagner le calvaire de ces victimes, depuis l’imposition du port de l’étoile jaune jusqu’à leur internement au camp de Beaune-la-Rolande dans le Loiret. Un scénario forgé, avec l’assistance de Serge Klarsfeld, pendant deux ans et demi en s’appuyant notamment sur les récits authentiques de deux survivants privilégiés : le petit Joseph Weissmann, aujourd’hui septuagénaire, et l’héroïque infirmière Annette Monod décédée en 1995 après avoir heureusement laissé des interviews relatant comment elle soigna ces raflés du Vel d’Hiv ‘jusqu’au Loiret et a pu retrouver après la guerre quelques rares survivants à l’Hôtel Lutetia.
Pas facile, à partir du moment où Rosalyne Bosch a fait le choix délicat de la fiction, de naviguer entre le pathos, la larme à l’œil, le témoignage rigoureux et le didactisme historique. Comment, sans les moyens et le savoir-faire d’un Spielberg, mettre en scène sans trahir la vraisemblance, une opération aussi gigantesque, bouclée si rondement et qui a mobilisé autant de monde côté victimes et côté bourreaux ?
Heureusement, la qualité des acteurs choisis a permis de sauver la mise. Mélanie Laurent dans le rôle de l’infirmière protestante Monod, vibrante d’ émotion. Jean Reno, sobre et digne en médecin juif Sheinbaum qui soigna jusqu’à l’épuisement et sans moyens, malades et blessés. Sylvie Testud, poignante en mère enceinte arrachée à ses enfants. Gad Elmaleh en Juif communiste si convaincu que la France était le pays des Droits de l’Homme. Thierry Frémont en généreux capitaine des pompiers qui permit d’abreuver à la lance d’incendie ces milliers de prisonniers assoiffés par la chaleur de l’été 42. Catherine Allegret en concierge d’immeuble qui alerta le quartier de la traque des policiers. Le jeune Hugo Leverdez dont la tête et le sourire rappellent tant le jeune Poujouly des Jeux Interdits. Et tous ces acteurs de l’ombre : celui qui joue le curé à l’étoile jaune, ceux à qui l’on a fait la tête d’Hitler, de Pétain, d’Eva Braun et tant d’autres qui ont accepté de participer à la reconstitution historique d’un crime collectif que la France a mis 68 ans à porter pour la toute première fois à l’écran dans sa véritable dimension.
Certes, on peut ergoter et faire à Rosalynd Bosch tous les reproches qu’on veut sur les faiblesses de son scénario ou le classicisme de sa mise en scène. Pas celui en tout cas d’avoir enfin tendu à la France le miroir dans lequel elle a trop longtemps répugné à se regarder. A nous, à nos enfants et aux générations qui ne devront pas oublier, d’y regarder à notre tour.
Jack P. Mener
Contact J avril 2010
Signaler un abus
Publié le 10 mars 2010
LEBANON : un enfer en fer
« L’homme est d’acier, ce tank n’est qu’en fer ». Dans le ventre d’un blindé qui pénètre au Sud Liban ce 6 juin 1982, quatre soldats de Tsahal côtoient ce slogan peint sur une de ses parois. Entre Phalangistes et soldats syriens, ils vont vivre l’enfer du feu, de la peur et des atrocités de la guerre. Samuel Maoz en est sorti vivant mais choqué. Il lui a fallu plus de 25 ans pour y consacrer son premier long métrage, aussitôt couronné du Lion d’Or de Venise. A voir sans faute . Pour comprendre qu’il n’y a rien à comprendre.
Qu’il n’y a pas de guerre propre, nous le savions depuis longtemps et le cinéma nous l’a tant et tant de fois montré. De toutes les facettes. Il en restait une, que « Lebanon » nous révèle dans toute sa crudité.
Quatre garçons dans le vent, jeunes comme l’innocence, propulsés sans pourquoi ni comment, vers un cloaque de cadavres démembrés, de maisons éventrées, d’ennemis sans pitié qu’ils ne verront comme nous, enfermés dans leur coque d’acier, que par le viseur de leur canon. Témoins impuissants, comme nous, des horreurs d’un conflit insoluble, où la raison se perd et les illusions aussi.
Témoins mais acteurs aussi, à l’écoute des ordres que leur souffle la radio du commandant et qui, dans la tourmente, finiront sans directives, livrés à l’improvisation, à la panique et au désespoir. Et nous avec eux.
Mais « Lebanon » n’est pas qu’un déchirant témoignage israélien de plus sur la monstruosité des guerres. Comme « Valse avec Bachir » ou « Beaufort », mais plus crûment encore, il est une plongée de l’auteur-acteur, au plus profond de soi. Pour tenter de vomir, comme on fait d’un poison ingurgité de force ou par erreur, le mal qui taraude le corps et l’esprit d’une génération traumatisée. Parce qu’il n’y a pas eu ni le temps ni de règles de conduite pour la préparer au pire et la guérir de ses blessures.
« Lebanon » c’est aussi un extraordinaire parcours de mise en scène. Voilà un nouveau réalisateur qui, poussé par l’urgence et la nécessité, trouve spontanément, les règles du langage qui porteront son message avec une impitoyable efficacité.
En se donnant pour défi de nous cloîtrer avec ses personnages dans l’espace suffocant du huis-clos d’un blindé, Samuel Maoz, puisant dans ses souvenirs, réinvente avec une maîtrise digne d’un vétéran de la caméra, les moyens de nous tenir jusqu’au bout en haleine, agrippés à notre fauteuil.
Gros plans de visages maculés de cambouis et luisants de sueur, de yeux écarquillés de terreur, du viseur où se profilent des ruines, des scènes de terroristes massacrant une famille de villageois, la robe d’une femme qui part en feu, un patrouilleur israélien qui la recouvre pudiquement, le phalangiste qui promet à l’oreille du prisonnier syrien d’épouvantables tortures, les engueulades et les révoltes des quatre tankistes paniqués , le grincement sinistre de la tourelle dont l’objectif scrute les alentours. Jusqu’à ce que nous arrivions, sur quelques notes de guitare, à cette dernière image plus vraie que l’espoir: un champ éclatant de verdure et du jaune vif des tournesols où flotte, comme un jouet absurde, ce tank de malheur où nous avons tremblé comme si nous y étions nous aussi.
Brrr, pas très engageant, pensez-vous. Oui, « Lebanon » est tout sauf un divertissement. C’est l’occasion rare d’être solidaire pendant 92 minutes, dans le confort de votre fauteuil, du désarroi de ces enfants de 20 ans qui ont le courage d’avoir peur.
Jack P. Mener
Contact J Mars 2010
- 1