L'envers de notre assiette. Un documentaire époustouflant sur les coulisses de l'industrie agroalimentaire
Le combat contre la malbouffe se faufile de plus en plus souvent sur les écrans de cinéma. Entre "Super Size Me", documentaire désopilant de Morgan Spurlock, et "Fast Food Nation", fiction de Richard Linklater (en salles au printemps), voici, aujourd'hui, "Our Daily Bread" qui se différencie par une approche plus politique et une démarche esthétique radicale.
En effet, son réalisateur Nikolaus Geyrhalter et son monteur Wolfgang Widerhofer ont conçu ce film, non comme un documentaire traditionnel, mais plutôt comme un essai poétique sur les coulisses de l'industrie agroalimentaire qui nourrit chaque jour des millions de bouches occidentales. Poétique, car "Our Daily Bread" se veut tout sauf informatif. Il se prive audacieusement de toute information autre que celle offerte par l'image. Concrètement, cela signifie une absence de commentaire, mais aussi d'indications géographiques et même de musique... Jamais alourdi par un discours partisan, le film utilise les finesses du montage pour toucher le spectateur et, finalement, lui en apprendre beaucoup plus qu'il n'y paraît...
Déroutant au début, ce choix s'avère remarquablement efficace, le spectateur se laissant porter par les images apocalyptiques qui défilent devant ses yeux. En effet, "Our Daily Bread" nous emmène dans un monde de la mécanisation généralisée qui a volontairement exclu la main de l'homme remplacée quasi systématiquement par une machine. Ainsi, dans les poulaillers industriels, c'est un bras mécanique qui est chargé d'aspirer les poulets et de les déverser dans des cageots, direction l'abattoir. Le "fermier" n'est là que pour arpenter sa marée blanche de poulets à la recherche des cadavres qui pourraient mettre en péril son cheptel.
UN FILM DE SCIENCE-FICTION
Pour replacer l'humain au centre du propos, le réalisateur filme en contrepoint saisissant revenant comme un refrain sur les pauses-déjeuner des ouvriers qui mangent en silence face caméra.
Quand il ne nous rejoue pas "Les temps modernes" en filmant ces immenses chaînes de production ou d'équarrissage, "Our Daily Bread" nous emmène carrément dans une autre dimension sur les traces de "2001, l'odyssée de l'espace". Privilégiant volontiers l'abstraction dans ses cadrages, Nikolaus Geyrhalter déconcerte, brouille les repères du spectateur qui, dans certains cas, ne parvient pas à mettre des mots, des concepts sur ce qu'il voit. Car, par moments, l'agroalimentaire semble faire appel à la science-fiction dans ces processus industriels abscons. Un sentiment encore renforcé par l'apparition, dans les grandes serres des plaines andalouses, d'humanoïdes cachés sous des combinaisons blanches. Véritables cosmonautes sur Terre, ils se protègent de substances que nous ingurgitons chaque jour !
La grande force de "Our Daily Bread" réside dans sa forme apparemment objective. Inquiétant, dérangeant, ce documentaire à part ne stigmatise, en effet, jamais directement son sujet et pose une question essentielle. Déshumanisées, coupées de plus en plus de la nature, ces pratiques industrielles n'en sont-elles pas moins le prix à payer pour que, dans notre société de consommation, chacun ait dans son assiette de la viande, des légumes et des fruits ? Et pour produire du poulet à 2,5 € le kilo, il n'y a pas de mystère... En filigrane, on voit, en effet, se creuser toujours plus le fossé entre les plus pauvres, obligés de consommer ces denrées abordables, et les plus riches, capables de s'offrir le luxe d'une alimentation de qualité dans laquelle la nature a encore sa place. Ou quand la malbouffe est aussi et avant tout une question politique...
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