La chaleur venue du froid. Le Norvégien Bent Hamer manie un humour pince-sans-rire pour mieux réchauffer le cœur
A 67 ans, Odd Horten a bien mérité de prendre sa retraite. Peut-être le moment est-il venu de penser un peu à lui ? Le moment de vivre aussi. Car jusqu’ici, son existence a été d’une triste banalité, rythmée - jusqu’à en être ritualisée - par l’éternelle succession des mêmes gestes : se lever, se laver, prendre son petit-déjeuner, replacer le tissu sur la cage de son canari (seule petite touche de couleur dans un appartement terne et vide), prendre sa veste et sa casquette, fermer la porte à clé, se rendre au boulot.
Un boulot qui lui apporte une raison de vivre, une grande sérénité. Il y voyage sans réellement voyager, s’y évade comme par procuration. Assis derrière ses commandes dans sa locomotive, Horten fume tranquillement sa pipe en regardant défiler les paysages enneigés (même si ce sont les mêmes depuis près de quarante ans). Cette sérénité, on la partage avec lui, le temps d’un générique envoûtant où, de façon à la fois simple et virtuose, Bent Hamer (découvert, en 2005, grâce au génial "Kitchen Stories") nous plonge d’emblée dans l’ambiance feutrée de son dernier film.
Le rire pour avancer
De retour en Norvège après un détour par les Etats-Unis, où il s’en était allé réaliser "Factotum" sur la vie de l’écrivain Charles Bukowski, le cinéaste retrouve ici son univers très scandinave, où l’humour pince-sans-rire, volontiers burlesque - la scène du pot de départ ou de blind test entre cheminots est un régal -, sert de moteur au récit. Et c’est tout sauf un hasard si Horten, ce héros banal, s’appelle Odd qui, en danois comme en anglais, signifie étrange. En effet, le savoir-faire de Bent Hamer consiste à transformer le quotidien le plus anodin, la vie la moins intéressante a priori en une intrigue subtile, en la parsemant d’étrangeté. Pas de mystère ou de fantastique, non, mais une simple brise d’inattendu, un souffle d’anachronisme, un vent de burlesque et une tempête d’humanité. Comme pour mieux résister au froid polaire et à la solitude des nuits d’Oslo.
Comme dans "Kitchen Stories", sans doute plus abouti encore dans sa recréation d’un univers légèrement décalé par rapport à la réalité, le cinéaste norvégien choisit comme personnage un vieux célibataire confronté à la solitude et dont la vie va changer grâce à un événement qui vient briser sa vie monocorde : Horten rate son dernier train ! Désarçonné, il se met à errer dans les rues et retrouve goût aux rencontres, à l’amitié, fût-elle éphémère Et c’est sans doute là la différence entre un Bent Hamer et un Aki Kaurismäki. Tous deux partagent la même vision ironique et déprimée du monde et de la société, sinon que, contrairement au Finlandais, le Norvégien conserve au fond du cœur une part d’optimisme indécrottable. Lequel, en dernière instance, lui permet de sauver son héros du désespoir le plus complet, tout en rendant hommage sa mère "et à toutes les autres sauteuses à ski". Une dédicace qui résume à elle seule l’esprit du film.
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