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Le Silence de Lorna

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Le film vu par Fernand Denis - -
Un scénario tout tracé. Avec leur nouveau film, les Dardenne sont identifiables désormais sur le fond, bien plus que sur la forme

Dans un appartement, exigu mais clean, vivent Lorna et Claudy. Comme toujours chez les Dardenne, on prend une vie en cours et on en est réduit aux hypothèses sur la nature des rapports entre ce junkie et cette blanchisseuse venue d'Albanie. Ce n'est pas un couple, sauf aux yeux de la loi. Elle l'a épousé pour devenir belge, il a accepté ce mariage blanc pour payer sa drogue.

Leur union ne doit rien au hasard et elle n'est d'ailleurs que la première phase d'un plan élaboré par Fabio, un chauffeur de taxi. Lorna doit encore épouser un Russe, soucieux d'obtenir la nationale belge au prix d'un pactole. De quoi accéder légalement au marché belge pour le mafieux. De quoi s'acheter le snack de ses rêves avec l'homme qu'elle aime pour Lorna. De quoi empocher une belle commission pour Fabio. Soit un exemple parfait de win-win au sein de l'économie clandestine. C'est Claudy qui va payer l'addition, mais ce n'est qu'un camé comme l'appelle Fabio. Il n'a pas droit à un nom, c'est juste un rouage qui disparaîtra par overdose, avec un peu d'aide, s'il le faut.

Mais dans son néant, Claudy s'est agrippé à Lorna, comme à un bras miraculeux qui pourrait le sortir du trou. Lorna va-t-elle tirer ou pas ?

De Seraing à Liège

Les rues, les bistrots, les bus, on est en décor connu, même si on s'est déplacé de Seraing à Liège. Un personnage qu'on ne lâche pas d'un plan, à prendre comme il est, avec lequel il faut se débrouiller, on est définitivement chez les Dardenne.

Pourtant, quelque chose a changé. Depuis "La Promesse" et surtout "Rosetta", un personnage est le véritable moteur d'un récit qui semble se dérouler en direct. Ici, la route est tracée pour Lorna. Elle n'a qu'à la suivre et tout le monde aura ce qu'il veut. Lorna sait ce qu'elle veut, mais elle ne sait pas comment répondre à cet appel à l'aide.

Les Dardenne ont renouvelé le cinéma social en plaçant un dilemme moral au coeur du récit. "Le silence de Lorna" ne fait pas exception. Loin de toute considération politique ou idéologique, leur ambition consiste à chaque fois à interroger l'humanité de personnages qui semblent l'avoir perdue et ce film ne dévie pas de cette ligne. Pourtant, il est différent. Autant, on identifiait les Dardenne sur la forme, leur façon de communiquer physiquement les émotions à travers la mise en scène; autant, on les reconnaît ici sur le fond.

Quoique, sur le fond aussi, les Dardenne surprennent. Si, jusqu'à présent, une certaine rédemption rattrapait leurs personnages, Lorna, elle, est en quelque sorte victime de son humanisation, ce qui en fait leur film le plus noir. Mais, cette fin suspendue, qui désarçonne le spectateur, rend le film d'autant plus complexe et sujet à interprétations.

Un prix exemplaire

En mai dernier, à Cannes, les Dardenne furent récompensés par le prix du Scénario. La récompense est parfaite, car le scénario est doublement exemplaire. D'une part, il est d'une formidable efficacité dramatique tout en écartant tous les trucs. On ne s'appuie ni sur les (bons) sentiments ni sur les effets de suspense - au moyen d'une audacieuse ellipse - pour concentrer l'attention sur la question : le personnage a-t-il gardé son humanité ? D'autre part, l'idée même du scénario est au coeur du récit qui montre une personne cherchant à modifier le cours de l'histoire qu'on lui a écrite.

Ce qui ne change pas, c'est leur exceptionnelle direction d'acteurs. Arta Dobroshi, comédienne venue du Kosovo, est d'une justesse, d'une sobriété; elle rend visible tout le stress de ce thriller intérieur. Face à elle, Jerémie Renier est bouleversant d'authenticité, celle d'un personnage en état de manque, de chaleur humaine, surtout. Quant au fidèle Fabrizio Rongone, il échappe aux clichés, mais pas à l'implacabilité du mafieux. Les Dardenne ont amorcé un virage qui leur ouvre de nouveaux horizons.
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