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I'm not there

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Le film vu par Alain Lorfèvre - -
L'homme qui était ailleurs. Plus qu'un film sur Dylan, une vision d'un artiste et d'un siècle en mues et en révoltes. Bluffant

S'agissant d'impressionner sur pellicule la musique populaire du XXe siècle, Todd Haynes n'en est pas à son coup d'essai. Avec "Superstar" ou "Velvet Goldmine", il a déjà entrepris de jeter un regard positivement subjectif sur quelques figures marquantes. "I'm not there" ajoute un pilier à l'édifice en s'attaquant à la figure de Bob Dylan. "Aux figures", devrait-on écrire. Car la grande idée, élémentaire mais brillante, est d'avoir choisi de faire incarner le troubadour folk par plusieurs acteurs (lire page précédente).

Ce précepte permet de sortir des sentiers éculés du biopic à l'américaine et offre l'opportunité de confronter les différentes vies artistiques de Dylan. Poussant sa logique jusqu'au bout, Haynes adopte une structure non linéaire. Trait d'union, Ben Whishaw incarne la face "Arthur Rimbaud" du poète quand Heath Ledger est un acteur interprétant le chanteur et son alter ego "à la ville". Christian Bale apporte son intériorité au Dylan réservé des débuts, puis, à l'autre extrémité temporelle, à sa métamorphose en prédicateur chrétien, fin des années 80. Richard Gere est un avatar de Billy the Kid, version fatiguée et désabusée du gamin qui avait fui la cité minière d'Hibbing.

Pour mieux souligner cette jeunesse du chanteur et ses affinités d'alors, Haynes pousse la liberté jusqu'à le faire jouer par un jeune acteur noir de onze ans d'une extraordinaire maturité artistique, Marcus Carl Franklin, qu'il rebaptise du prénom de l'idole de jeunesse de Dylan, Woody Guthrie.

Last but not least, pour la période la plus faste de la carrière de Dylan, celle de son émergence sur la scène internationale, qui coïncide aussi avec sa "trahison" du folk traditionnel en passant au rock électrique, Haynes a choisi Cate Blanchett. Dans une composition hallucinante, la plus réussie du film (Prix d'interprétation féminine à Venise), l'actrice, omniprésente ("Elizabeth : l'âge d'or"), recrée un Dylan androgyne plus vrai que nature. On le/la croirait tout droit sorti(e) du documentaire que lui consacra, en 1967, D.A. Pennebaker, "Don't look back".

Vision pertinente

A travers cette vision éclatée, Haynes interroge notre propre mémoire - celle des courants musicaux et des soubresauts socio-politiques de la dernière moitié du XXe siècle. Sa vision audacieuse est aussi extrêmement pertinente quant aux ressorts de la création, du star system et de leur médiatisation - voir les joutes entre Dylan/Jude et un journaliste incarné par Bruce Greenwood, qui soulignent aussi le fossé qui existait alors entre une pop culture radicale et un establishment sur la défensive. Haynes se paye le luxe, dans la sélection impossible qui s'imposait à lui dans le choix des chansons, d'écarter certaines des plus célèbres. Sans compromission, il ne cache aucune facette de Robert Allen Zimmerman. Il rappelle certains dérapages politiques ou misogynes. Il sait, par ailleurs, faire preuve d'humour, comme dans le clin d'oeil au cinéma de Richard Lester, lors de la rencontre avec les Beatles, ou de pertinence : choisir Charlotte Gainsbourg pour jouer l'épouse de Dylan dans les années 60. C'est convoquer l'aura de Serge Gainsbourg et de Jane Birkin.

L'approche pourra désarçonner ceux qui sont peu familiers de l'oeuvre du chanteur, comme hérisser ses thuriféraires. Mais, tout comme dans "Velvet Goldmine", il s'est agi de trouver une forme recréant mieux l'esprit des sixties et de leurs tourbillons socio-politico-culturels, ainsi que la créativité débridée d'un artiste majeur du XXe siècle. Réussir sans fausse note une telle partition, du vivant même du modèle, est en soi une performance.
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